claude firmin le depart

Né le 18 février 1864 à Avignon, sa polio le soustrait, dans sa jeunesse, au mode de vie paysan sans pour autant quitter le contexte et l’environnement qui l’entoure. Assez jeune, il travaille chez un cordonnier, et dessine lorsqu’il a le temps, entre deux clients. Très vite, l’un d’entre eux remarque ses croquis, et l’oriente en 1878 vers les Beaux-Arts, où il suivra les enseignements de Pierre Grivolas avec une extrême application et une envie inégalée. De 14 à 21 ans, il croise dans l’atelier de son maître quelques noms tels que Jules Flour ou Clément Brun, eux aussi embarqués dans la même aventure. Armés de leur amitié, ils se présentent à une exposition, la première de leur carrière, le 6 mai 1882. Cette année-là, Claude Firmin obtient une médaille de bronze au concours artistique organisé par l’Académie de Vaucluse. À la fois galvanisé par ce petit succès, mais freiné par sa mobilité réduite, il se décide tout de même à continuer la peinture : il sort son chevalet à l’extérieur de l’atelier, s’assoie sur un tabouret bancal, et contemple l’horizon provençal : voilà sa nouvelle inspiration.

claude firmin la regalade

Ici, rien à voir avec le style académique enseigné aux Beaux-Arts ; la lavande, à travers ses pinceaux, a le goût de l’Impressionnisme. La pratique en plein air demande un travail d’exécution rapide, ce qui donne le plus souvent le sentiment que l’on est en présence d’ébauches plutôt que de tableaux achevés. Traitées par de larges coups de brosses, riches en couleurs pures et lumineuses, ses toiles ont souvent pour sujet sa campagne natale, les animaux de ferme vivant sous les platanes ensoleillés. En 1885, il expose chez Touche (un commerçant qui place sa vitrine à la disposition des artistes) et c’est deux ans plus tard qu’il prend la décision de vivre de sa peinture. C’est alors qu’on le voit participer aux Salon de Nîmes ainsi que celui d’Aix-en-Provence. Il vit aussi quelques temps à Marseille pour tenter de s’y faire connaître, puisque là-bas le marché de l’art se révèle beaucoup plus actif à l’époque. On le retrouve au Salon d’Orange, en 1888, auquel il participe avec deux toiles « Paysage des environs d’Avignon » et « Intérieur d’une ferme, mes volailles ». Sans voir les tableaux, on imagine bien de quoi il s’agit. Et c’est cette région qui lui servira de fond de commerce, tout au long de sa carrière. Comme bon nombre d’artistes, la fin du XIXème signifie « voyage initiatique ».

L’exotisme est en vogue, ce qui pousse Firmin à partir pour l’Orient (l’Algérie, plus précisément). Les couleurs sont différentes car le soleil n’est pas le même dans cette terre de rêve, plus tamisées et plus nostalgiques de l’autre côté de la Méditerranée. Peut-être plus effacées aussi. Comme le souvenir qu’il en gardera certainement. À ce moment-là, il se rend compte que le romantisme lui manque ; il est trop loin de sa Provence. Il y fera quand même quelques tableaux, dont « Rue arabe à Constantine » qu’il signera par auto-dérision « Firmin-Goy »(en 1889) ; Goy signifiant boiteux dans le patois provençal. Les journalistes ont du mal à distinguer son originalité : il jette la technique académique au profit de quelque chose de moins précis, de plus impressionniste. Chez Touche, un critique dira à propos d’« Intérieur de cuisine »: « Firmin campe à la hâte ses coups de pinceau, et se contente trop facilement d’un effet incomplet; bien des détails restent dans le vague. » Ce qui n’est pas sans rappeler la critique faite aux impressionnistes parisiens. Deux semaines plus tard, le même critique dira d’un portrait : « … toujours fait en deux temps, trois mouvements ; enfin Firmin est à Paris, et nous espérons bien qu’il nous reviendra corrigé. »

claude firmin interieur de ferme

Effectivement, pendant ce temps-là, l’avignonnais se trouve à Paris. Il fréquente galeries, musées ainsi qu’ateliers. Tous les lundis, il dine avec la « Boudufle » (réunion de vauclusiens parachutés à la capitale), avant que Paris ait financièrement raison de lui. Il revient à Avignon rapidement, et pour l’occasion, il exposera six de ses toiles en avril 1889 chez Horard, aux côtés d’autres locaux (comme par exemple Paul Maurou ou encore Seyssard, lui-même élève de Grivolas). Parmi ces six toiles, on trouve les portraits de Mr et Mme Horard. En 1890, nouveau départ pour Paris où il sera accueilli par Léon Bonnat dans son atelier. Celui-ci décrira les « heureuses aptitudes » du jeune peintre. Le mois de juin 1891 le récompense d’une médaille de vermeil à l’Exposition des Beaux-Arts d’Avignon. L’Etat lui achète « Chez le repousseur de cuivre » : enfin une reconnaissance, implicite certes, mais reconnaissance tout de même du talent de l’artiste ce qui l’aide à supporter une vie parfois misérable. Car tout n’est pas rose et bleu (comme dans ses tableaux) et les menus du soir sont composés de patates envoyées par son père par sacs de 50kgs. Les privations ne sont rien quand on possède le talent, et il obtient une Mention Honorable au Salon de 1892 avec « Mon doreur« , un tableau qui reposait dans la vitrine de chez Touche. Il n’est pas malheureux, puisqu’il a la vie qu’il souhaite. D’ailleurs, en 1892, il donnera une de ses œuvres à la ville d’Avignon en remerciement des subventions.

À cette époque, l’Orientalisme est très présent et influe sur les professeurs des Beaux-Arts. Bonnat encourage ses élèves à voyager au Maghreb. Malgré un refus de subvention, il part à Marseille et embarque pour l’Algérie à la fin de l’année 1893 : de nouveau, une désillusion l’attend au port. L’inspiration n’est pas non plus au rendez-vous : deux tableaux d’une réalisation excellente « Café arabe » et « Beni-Ramassès » destinés au Salon de 1894 ne reflètent aucun amour charnel. Firmin se rend compte que l’art n’est pas une question de mode, mais de sensibilité. Alors, à quoi bon s’obstiner ? Sa décision est sans appel : il s’enferme définitivement dans le motif provençal, la vie paysanne et les manifestations rurales et/ou citadines seront son unique champ d’étude. L’année de son voyage raté, Firmin installe son atelier parisien au 54 de la rue de la Seine, et le conservera pendant près de 20 ans. Jules Flour, Clément Brun, Marius Roux-Renard passent souvent pour parler peinture : c’est le temps des copains et des tablées, que ce soit à Montmartre ou à Avignon. L’eau coule sous les ponts. En 1896, les tableaux intitulés « La partie de piquet » et « Le Brocanteur » sont remarqués au Salon des Artistes Français. Le premier se retrouve acheté par l’État (décidément mécène à cette époque), et le deuxième sera adopté par le Musée Calvet à Avignon (musée qui d’ailleurs, sur les 6 toiles qu’il possédait du peintre, n’en possède plus aucune à l’heure actuelle). L’exactitude du « Brocanteur » (dont le vrai nom est « Intérieur d’un réparateur d’objets d’art« ), la science de la lumière absolument irréelle par sa précision et les couleurs en font tout simplement un chef-d’œuvre, si ce n’est la pièce maitresse de sa carrière.

Et paradoxalement, à ce moment là, le peintre voit arriver la fin de ses subventions : les commandes régulières deviennent vitales. Il est temps de quitter Bonnat, mais pas la capitale. Sa Provence continue d’égayer les maisons parisiennes, et il se vend bien. Les recommandations de son professeur (qui le surnomme « Mon meilleur élève ») l’imposent dans le domaine du portrait. Tout ceci ne l’empêche pas de penser à ses racines; il profite de ces visites pour vérifier sa gloire et honorer les commandes de la bourgeoisie avignonnaise. Après Touche, c’est Kasler qui lui prête sa vitrine en 1897. Nous retrouvons notre meilleur représentant provençal en 1905, alors que sa carrière parisienne se trouve soumise à des hauts et des bas. Il décide de poser sa candidature aux Beaux-Arts d’Avignon : ses qualités ne sont plus à démontrer, mais à 41 ans (déjà !), les rêves non réalisés commencent à ronger le moral. Jules Flour, son ami, s’intéresse lui aussi à ce poste pour des raisons de santé; élégamment, Firmin s’efface pour laisser place. La Société Vauclusienne des Arts organise en 1912 une exposition sur le thème du paysage. Le journal Le Figaro couvre l’évènement :  » Une école provençale existe en peinture qui ne doit rien à l’école de Barbizon… Un beau paysagiste s’y révèle, le meilleur peut-être, Mr Claude Firmin ». Mais, la plupart des artistes boycottent l’exposition à cause du mauvais climat qui règne au sein de l’association. Firmin les rejoint sans hésiter dans ce qui sera le futur Groupe des Treize, dont la première exposition se déroulera la même année (1912), puis exactement une année plus tard. Frappe alors à la porte une dénommée Catherine Bonnaud, avec laquelle il se marie. Tous les deux s’installent à Avignon : 25 années d’une vie parisienne s’éteignent; 25 années de persévérance, de performance et de fidélité à sa propre vision de l’art. Mais dès la fin 1914, le peintre prête sa palette à toutes les manifestations en faveur des œuvres de guerre : expositions patriotiques, tombolas pour les victimes et les prisonniers. Firmin fait ce qu’il peut pour aider, grâce aux nombreux tableaux créés pendant ces jours tragiques.

claude firmin interieur reparateur d artEn mars 1922, il est nommé professeur des Beaux-Arts d’Avignon. Désormais, sa vie se partage entre création et enseignement. Le succès de ses intérieurs est tel qu’il en devient exigent (et peut se permettre de l’être !). Quand il vend une toile, il se déplace chez l’acquéreur pour voir l’emplacement : si l’éclairage n’est pas bon, ou pas à son goût, il reprend la toile pour la donner à un autre client en attente. Et enfin, le 19 novembre 1929, Claude Firmin est enfin nommé directeur des Beaux-Arts d’Avignon, et remplace Montagne, alors démissionnaire. L’artiste qui n’avait pas fait acte de candidature se retrouve à la tête de l’institution grâce à ses amis du Nouveau Groupe ( qui succéda au Groupe des Treize après la guerre ) et de leurs liens avec le maire d’Avignon. Voilà ce qu’on nomme « l’estime de ses pairs ». Avec lui, les cours du dimanche se déroulent au 3ème étage de l’école, là où les verrières peuplent la pièce de lumières chaudes et d’ombres froides dont l’étude est privilégiée. Les élèves travaillent sur des thèmes qui lui sont chers, et il exige des couleurs riches en plus d’un dessin qui n’immobilise pas ce qui se meut. Quand un étudiant est en difficulté, il lui prend sa palette, met les tons en place à l’aide de quelques tâches puis lance modestement : « Il n’y a pas de secret, vous en serez capable au bout de 200 ou 300 toiles ». L’âge avance lui, et ne fige pas sur une toile. Claude Firmin participe de moins en moins aux manifestations ( de 1932 à 1935, il n’exposera qu’une dizaine de toiles ). En 1937, il se retrouve nommé Chevalier de la Légion d’Honneur. Une cérémonie officielle a lieu aux Beaux-Arts, école dont il assume la direction jusqu’au 31 décembre 1941. Une dernière exposition est à noter en mai 1942 : son talent est intact malgré ses 77 ans. Il continuera de peindre pendant l’occupation, ce qui ajoute encore bon nombre de couleurs à son œuvre déjà très dense. Il meurt le 8 décembre 1944.