Interview – Le Sonneur

Alors que je me baladais tranquillement sur internet, et plus précisément sur Instagram, je suis tombé sur une série d’images intrigantes : des sonnettes rouges vif étaient collés sur des murs, parfois à côté d’autres sonnettes (celles-ci véritables). Et, sur chacun de ces sonnettes, on trouvait un message : « My love », « Mon amour », « You », « Elle », etc. Des messages énigmatiques. Puis, sur d’autres photos, ce sont des door hangers qui sont accrochés à des poignets de porte. Le compte Instagram appartient à un certain Le Sonneur, street artist parisien. Il y a une adresse : www.lesonneur.com. Je m’y rends, et sur un coup de tête, je décide de le contacter : qu’est-ce qu’on peut trouver de plus poétique et de plus sauvage que cela ? Aborder les passants dans la rue, de cette manière à la fois fragile et violente : c’est tout simplement génial.
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Le plus gentiment du monde, Le Sonneur s’est donc prêté au jeu de l’interview. Je le remercie encore une fois d’avoir pris le temps de nous écouter et de répondre si gentiment à un site qui en est encore à ses prémices.

– Que signifie vraiment le pseudonyme « Le Sonneur » ? Depuis quand existe-t-il ? Comment est-il né ?

Le Sonneur, c’est celui qui joue du cor ou de la trompette. C’est aussi celui qui sonne les cloches. C’est le poème de Mallarmé. Le Sonneur c’est celui qui pose des sonnettes aux portes des inconnus, qui alerte et rompt le silence avec des sonnettes silencieuses. Un inconnu parmi d’autres. Parmi ces anonymes dont il raconte les vies et les histoires.

Les sonnettes, c’est une lubie qui m’a pris en 2014 aux États-Unis, au Mexique. Et qui ne m’a pas quitté depuis. Même si mon travail dans la rue a depuis pris d’autres formes, avec les lettres d’amour anonymes que je dépose sur les pas de porte, avec les door hangers que j’y accroche, avec les clés que je sème dans les rues, mon tout dernier projet…

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– D’où est venue cette idée d’utiliser les sonnettes et portes ? Est-ce qu’il y a une expérience personnelle derrière tout ça qui serait à l’origine de ce désir artistique ?

J’aime avoir recours au banal, au commun pour raconter une histoire, pour éveiller l’imaginaire et l’émotion. Par un simple décalage, la banale sonnette devient extra-ordinaire.

Avec les sonnettes sur le mur, les lettres d’amour sous la porte ou les door hangers accrochés aux poignées des portes, tout est toujours une histoire de seuil, de jeu sur cette limite épaisse entre l’intime et le public, entre nous et les autres, entre ce qui est public et ce qui est secret… Caché derrière la porte, derrière le rideau… J’imagine ce qui s’y trame. Ce que l’on ne voit pas.

– Comment est-ce que vous procédez pour réaliser vos oeuvres et les placer ensuite ? Vous agissez en plein jour, ou bien sous la lune à l’abri des regards ?

Hier, assis à la terrasse d’un café, j’aperçois un homme élégant. Il rentre chez lui, pressé, tirant un valise noire derrière lui. Il semble préoccupé. Je me demande qui il est. La porte claque. Il disparait. Demain, je repasserai par là, je collerai une sonnette à sa porte… « Un bel inconnu », « Un voyageur », je ne sais pas. Ou peut être que j’y accrocherai un door hanger « Hold me » ou « Save Me »… Je verrais bien…

J’interviens le plus souvent en plein jour, sous l’oeil des passants. Mes interventions sont si légères et fragiles, je n’ai aucune raison de me cacher… Je ne pense pas qu’elles puissent vraiment déranger… Elles étonnent. Les gens passent et me demandent souvent ce que je fais. J’aime ces situations inhabituelles.

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– Le but de ces installations/messages est-il simplement poétique, ou bien est-ce qu’il y a quelque chose de plus engagé ? En quoi est-ce poétique pour vous ?

Dans la rue, sur le pas de la porte, le banal devient extraordinaire. Le décalage perturbe la poésie des habitudes.

Mes interventions sont des actes éphémères, fragiles. Un gardien arrache la sonnette, un coup de vent emporte la lettre d’amour, un passant prend le door hanger… Ces gestes artistiques sont modestes, simples. Ils ont le romantisme de leur fragilité, de leur gratuité.

Ils sont là. Pour faire sourire, pour surprendre, pour émouvoir les inconnus qui passent et pour les alerter. Pour questionner la solitude et l’anonymat dans la ville. Pour ceux que l’on frôle sans un regard, sans un mot. Pour nous rappeler qui ils sont.

 
– Ces messages ne s’adressent-ils pas, au fond, à quelqu’un en particulier ? Ou bien est-ce un rapport à la ville particulier que vous souhaitez mettre à jour ? Pousser à un changement de regard ?
Mes messages s’adressent à tout-un-chacun, par leur universalité. Chacun peut s’y projeter. Je raconte par mes interventions un ville différente. Je célèbre des inconnus parmi les inconnus. Je signale leur présence, leur singularité. Je dessine une cartographie imaginaire et émotionnelle de la ville, un cartographie de ses habitants et de leurs histoires particulières et fantasmées. Ceux que vous croisez sont peut-être des héros, sont peut-être ce que vous attendiez.
– En tant qu’artiste de rue (puisque vous agissez dans la rue), est-ce que vous avez déjà été inquiété par des habitants / la police ?
J’ai été souvent victime des concierges ou des résidents qui arrachent les sonnettes pour rétablir l’ordre… Mais jamais de la police. Mes interventions dans la rue sont si légères et fragiles…
 
– Comment pensez-vous que votre travail soit reçu par le public ?

Les réseaux sociaux, et en particulier mon compte Instagram, sont un bon baromètre. Les gens voient dans mon travail une forme de romantisme, de poésie urbaine, de la légèreté, de l’optimisme. D’autres voient dans les photos que je publie une certaine esthétique du détail et des petits riens en milieu urbain. Passée cette première impression, certains voient plus loin, sous la surface des choses. D’autres se projettent, prennent les messages de façon très personnelle, y voient des appels au secours.

 
– Y a-t-il une réaction dont vous vous souvenez et qui vous a particulièrement fait plaisir, touché ?
L’hiver dernier, j’ai fait la connaissance d’un amateur d’art dans un exposition. Au fil de la discussion, il me dit « J’ai découvert récemment un artiste, Le Sonneur, tu connais ? ». Évidemment j’ai répondu non et je me suis bien gardé de me présenter. Et il a commencé me parler du travail de cet artiste, de ses réflexions et de ses émotions, sans filtre, à sa façon. On s’est quitté, aussi anonymement. C’était unique et étonnant !
 
– Comment va évoluer Le Sonneur ? Est-ce que vous avez déjà une idée pour peut-être aller plus loin, développer le projet ? (peut-être des installations à plus grande échelle ?)
En ce moment j’ai plusieurs projets en préparation, une exposition à Berlin pour 2017, une nouvelle série de pièces pour la galerie Stripart.com, une série de prints et surtout d’autres projets dans la rue, d’autres façons de raconter des histoires dans la ville, à Paris et ailleurs…
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Je tiens à remercier mes deux camarades, Déborah et Marc qui m’ont aidé dans le choix (difficile !) des questions. Et bien évidemment, un grand merci à Le Sonneur qui nous transmet par ces mots son expérience poétique et enrichissante. Vous pouvez le retrouver et le suivre sur Instagram et également sur Facebook. N’hésitez pas à aller y faire un tour, vous ne le regretterez pas !