Paul Valéry raconte que le peintre Degas s’essayait à composer des vers et demandait parfois conseil à Mallarmé. Il rapporte cette petite histoire entre eux :

« Un jour, Degas se plaignit à lui du mal extrême que lui donnait la composition poétique : « Quel métier ! criait-il, j’ai perdu toute ma journée sur un sacré sonnet, sans avancer d’un pas… Et cependant, ce ne sont pas les idées qui me manquent… J’en suis plein… J’en ai trop. » Et Mallarmé, avec sa douce profondeur : « Mais Degas, ce n’est pas avec des idées que l’on fait des vers… C’est avec des mots. »

mallarméLa formule de Mallarmé apparaît comme une formule gnomique et antithétique. Elle est donnée comme une révélation, ou un trait d’esprit spirituel, dans une simplicité qui cache une certaine profondeur. L’antithèse selon laquelle il faudrait dissocier mots et idées est factice : car de même que les mots signifient, les idées parlent et s’expriment. Mallarmé ne dit donc pas que les poèmes sont vides d’idées, mais que ceux-ci n’en sont pas la matière première ; les mots, en revanche, constituent le socle du poème et ce n’est qu’ensuite que les idées prennent forme.

 

Sur le lien entre poésie et musicalité.

Pour qu’il y ait musique, il faut que trois choses soient associées : le rythme, l’harmonie et la mélodie ; de fait, la poésie n’a pas ces trois points en elle puisque sinon elle serait de la musique. La distinction se fait donc sur l’un des éléments, puisque la poésie se définit par : un rythme, une harmonie (déjà différente de la musique) et une signification (représentée par les mots). Mais dans cette question précise, il faudrait plutôt se tourner vers la peinture que la musique puisque c’est Degas qui amène cette question.

Sur le lien entre poésie et peinture.

claude monet mallarméLes poèmes sont des objets esthétiques brefs avec une saisie globale : ils sont écrits pour être appris par cœur, et contiennent donc une appréciation globale immédiate (mais intériorisée). Par exemple le sonnet est une forme avec une réception globale, qui ne se découvre pas au fur et à mesure, comme le serait une pièce de théâtre ou un roman qui doit nécessairement progresser de manière linéaire pour se révéler. Le poème va plutôt dans une réception qui se déroule selon l’ordre du détail vers la totalité, et les deux points s’apprécient tout autant. L’unité d’un poème est organique ; et la place de ses mots lui en suggère ses idées. La peinture quant à elle, se développe selon l’ordre inverse : c’est d’abord la totalité de l’œuvre qui s’offre, puis les détails sont considérés ensuite ; c’est là que réside le travail du peintre.

L’impressionnisme, c’est peindre par touches, ce qui ne veut pas dire que la mimésis est facultative : il y a tout de même figuration de la réalité, mais c’est davantage la manière d’atteindre cette figuration qui est recherchée. Finalement, la touche s’efface pour laisser uniquement apparaître ce qui est représenté : d’abord on s’attache à l’élément minimal, puis à la totalité. Il faut rappeler ici que la naissance de l’impressionnisme est liée à l’invention de la photographie : puisqu’en effet celle-ci permet de capturer sans effort la réalité, quel intérêt de chercher à l’atteindre dans la peinture ? Alors, les peintres ont déplacé leur pratique vers autre chose : vers une impression que seule la peinture pourrait transmettre. De même qu’en poésie le poème n’est pas seulement un sujet ou une idée, la peinture ne se restreint pas à figurer ; la peinture est un ensemble de touches, de rimes colorées, comme la poésie est un ensemble de mots se percutant les uns les autres. Le résultat est le même : un écho se crée et résonne, et l’art prend place dans ce bruit qui s’échappe de l’œuvre.

Ce qui est intéressant, c’est de voir que dans cette anecdote, Degas qui pourtant maîtrise la peinture et les techniques d’avant-garde représentées par l’impressionnisme, il reste conservateur vis-à-vis de la poésie car elle n’est que rhétorique à ses yeux. En recherchant à exprimer une idée, il ne cherche qu’à réaliser une argumentation qui aboutira à la formulation de cette idée, de manière intelligible et, si possible, sous un aspect esthétique. La poésie n’est pas, du moins pour Mallarmé, de l’inventio ou de la dispositio alors qu’elle a pu l’être dans des siècles précédents (notamment chez Malherbe, ou au cours du XVIIème siècle en général ; chez les peintres aussi, c’est le sujet qui prédomine). La spécificité de la poésie tient justement de son mode de composition ; Degas n’a pu saisir qu’une partie de cela, mais n’arrive pas à pratiquer la poésie de la même manière qu’il pratique sa peinture. Ce qui permet aussi de voir que les arts ne s’intervertissent pas forcément ; un maître de la peinture ne pourra pas, sans adaptation du moins, être un auteur révolutionnaire de poésie.

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Écrire de la poésie n’est donc pas simplement le fait de donner forme à des idées, avec des mots : il faut tenir compte de certaines choses spécifiques à cet hyper genre que représente la poésie. Les mots ont un signifiant et un signifié qui fait qu’il ne peuvent pas être employés sans un minimum de distinction ; de même la prosodie est importante et la contrainte des rimes fait que les mots ont des syllabes, une sonorité, un emplacement qui leur revient, qui n’est pas fixe mais qui n’est pas non plus adaptable à l’infini.

Dans un texte de Mallarmé, non terminé et publié à titre posthume (Hérodiade), on remarque que les mots-rimes sont préalables à l’écriture du poème. Avant même de savoir ce qui se trouve à l’intérieur de sa strophe, Mallarmé avait inscrit les rimes en bout de vers ; ne restait plus qu’à savoir comment arriver à compléter ce vers. Car c’est la collision entre les mots qui passionne Mallarmé : « Le poète cède l’initiative aux mots » signifie qu’il ne faut pas les forcer, mais voir ce qui s’en dégage quand ils sont en contact, quelles impressions cela crée. Mallarmé semble alors proche de l’écriture de l’impressionnisme, telle que pouvait la pratiquer les peintres de la même époque. Le point d’aboutissement de cette idée sera le surréalisme, avec l’écriture automatique : ce sont les mots seuls, sans intention de sens particulière. Alors, l’écriture poétique se joue ailleurs.

« Toute pensée est un coup de dés »

claude monet mallarmé 3La spécificité de la poésie, c’est d’abord de faire coexister des mots les uns avec les autres, avant d’y apporter du sens. Jacques Roubaud disait : « La poésie dit ce qu’elle dit en le disant ». Le sens s’actualise au moment du poème, et s’il est redit, le poème n’est plus un poème ou du moins en devient un autre. La paraphrase empêche donc le poème, ou la poésie.

Impression soleil levant, (1888) par Monet et si l’on résume le tableau par une périphrase en disant : « C’est un soleil rouge lointain qui se lève », ce qui est pourtant vrai, on reste loin de ce qu’est réellement le tableau. De même qu’on ne peut pas dire de quoi traite un livre, un poème, un texte, simplement en le réduisant à une périphrase, et l’intérêt de l’art reste d’y être confronté directement.