Poésie et folie

Qu’est-ce que l’écriture ? À quoi sert vraiment l’écriture ? Qu’est-ce que bien écrire ? Voilà autant de questions auxquelles il est impossible de répondre de manière strictement affirmative. Certes, on répond à ces questions lorsqu’on écrit. On y répond parce qu’il faut bien y répondre, il faut bien avoir une idée de ce qu’on est en train de faire. Sinon, notre main partirait dans tous les sens.

Et si l’acte d’écrire était une folie en lui-même ?

C’est une question que je me suis posée, de manière complètement naïve. En fait, il s’agit surtout ici de considérer qu’écrire, de la poésie ou simplement produire quelque chose d’artistique, n’a rien de naturel. Si cela nous paraissait aussi naturel que ça, pourquoi alors serions-nous parfois face à l’angoisse de la page blanche ? Il y a au moins un état d’esprit dans lequel il faut se trouver, un déclic qui fait basculer la conscience (car en poésie, c’est bien de cela qu’il s’agit), une impulsion qui vient justifier la démarche. Et puis un mot s’inscrit, et puis les autres suivent bientôt. Et puis le texte est là, sans bien que l’on comprenne d’où il vient, à qui il appartient. On se demande aussi s’il est « juste ». On hésite à le donner à lire. On ne sait pas si on doit le garder pour nous ou s’en séparer définitivement.

Comme lorsqu’on se réveille d’un sommeil profond ou d’une colère incontrôlable, nous voilà avec un texte que l’on vient de créer de toute pièce, et qui traine avec lui de nombreuses questions sur notre pratique, sur nous-mêmes, notre univers intérieur. Quel autre état peut nous mettre dans une telle disposition, si ce n’est la folie ? Car l’écriture poétique, l’écriture libre, sans contrainte de forme ou de fond, est la plus difficile. La poésie n’est jamais simple, elle est quasiment complexe à chaque fois. On ne sait pas quel mot va surgir dans le vers suivant pour briser l’harmonie fragile qui régnait jusqu’alors. On ne sait pas ce que le vers d’après va amplifier, on ne sait pas quelles images nous attendent ; mais le texte guide et nous fait avancer.

La poésie est une route sur laquelle tout est permis.

Nous voilà dans la folie. Car si l’on s’arrête un instant sur la question suivante, on peut voir qu’il y a tout de même quelques similitudes avec la poésie :

Qu’est-ce que la folie ?

La folie, c’est penser que la réalité n’est pas ce qu’elle est. Mais ici, nous ne sommes pas dans un postulat de refus, qui consisterait à nier la réalité ; on parle plutôt ici d’accepter que le monde que l’on imagine est plus vrai que celui dans lequel nous vivons. Une fois formulée, cette idée peut facilement être confrontée avec une des définitions de la poésie :

La poésie consiste à décrire le monde qui se trouve derrière le monde.

Nous sommes en présence de deux états d’esprits similaires. Et si l’inspiration était cette capacité à basculer volontairement dans la folie ? On parle aussi de modifier son état de conscience, comme le faisait les poètes maudits, en buvant ou en fumant diverses substances. On tombe alors d’accord sur le fait que la poésie se trouve ailleurs, et qu’elle n’est pas ici, dans le monde que l’on voit. Pourtant la poésie moderne s’efforce de voir le monde dans tout ce qu’il a de plus concret et de plus réel ; mais est-ce bien la réalité qui parle dans la poésie ?

Réalité et poésie : changement de plan

La poésie est depuis toujours un mode d’expression qui s’efforce de faire basculer l’imagination dans une histoire qui dépasse la réalité. Ou, si l’on peut dire, qui déplace la réalité. Alors le poète, à la manière d’un fou véritable, plonge sa plume dans l’autre monde, dans celui qu’il voit et qu’il est le seul à voir, et en ramène quelques bribes qu’il s’efforce de restituer à ses lecteurs ou spectateurs.

Il me semble que c’est aussi un aspect indissociable de la poésie ; les jeux d’images, qui construisent et bâtissent littéralement le champ poétique et les univers personnels, les métaphores, les comparaisons et autres allégories, ne sont que des moyens de témoigner de ce là-bas qui anime chacun, cet ailleurs que l’on entrevoit de temps en temps. Alors, qu’on ait besoin de folie ou non, la poésie est pourtant autre chose que ce qu’elle veut bien nous laisser croire ; car au-delà de l’expression écrite, c’est quelque chose de plus important et de plus fort qui se joue.

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