Le rapport au texte

Derrière ce titre un peu mystérieux se cache une véritable question : comment faut-il regarder (ou considérer) son propre texte ? En effet, chacun a déjà pu remarquer que l’on n’est pas insensible à son texte, comme s’il était une part de inavouable de notre être. Comme si l’on avait du mal à le laisser partir. Alors face à ça, plusieurs réactions : la honte (« Non, je peux pas montrer ça ! Qu’est-ce qu’ils vont tous en penser ?« ), la discrétion (« Il m’arrive d’écrire un peu, mais c’est vrai que je ne le montre à personne ou alors très rarement« ), la dévalorisation (« Je trouve ça nul, ce que j’ai écrit ; je veux dire, je sais pas écrire !« ), etc. Il me semble que c’est une réaction normale. En tous cas, dans le domaine artistique, on entretient très souvent un rapport ambigu avec sa propre création. En revanche, quand il s’agit de la création des autres, aucun complexe : « Ce qu’il a fait, c’est absolument génial ! » (extrême positif) ou alors « C’est complètement nul ; j’aime pas du tout. Je me demande ce qui lui a pris de faire ça » (extrême négatif).

Il me semble qu’il faut tout d’abord se dire une chose : ce rapport-là est humain. C’est une réaction normale, banale même, car c’est une situation qui se présente à tout le monde. Je pense que c’est d’abord une manière de se protéger du jugement extérieur : nous avons notre propre univers intérieur, notre propre manière de voir et d’exprimer les choses et de ressentir le monde qui nous entoure. Montrer un texte, c’est risquer de se voir reprocher cette vision et plus encore, se voir reprocher d’être ce que nous sommes, et de penser ce que nous pensons. La menace de cette critique provoque donc cette sorte de repli sur soi et son oeuvre, que nous protégeons comme si elle était une part de nous-mêmes, qui nous représenterait et témoignerait de notre être.

Nous présupposons également que ce que nous avons produit ne plaira pas, ou la réception sera détournée – je dois avouer que pour moi, le pire n’était pas de ne pas plaire, cela ne m’importe pas, mais d’être apprécié pour de mauvaises raisons ! Alors, pour ne pas salir notre petite création, nous la laissons reposer dans un dossier informatique ou un tiroir de bureau. Mais quel est le but d’une oeuvre ? En premier lieu, c’est déjà d’exister ; sinon elle n’a aucune influence sur le réel. Mais pour avoir cette influence, justement, elle doit se confronter à la réalité ! Et quelque chose que j’aime me dire : même si votre texte, votre tableau ou votre photo ne plait pas, elle rencontre une autre conscience et une autre vision ; même s’il n’y a pas de feu, il y a des étincelles. Et c’est à mon sens le plus important.

Au-delà de ça, et pour donner un semblant de solution à cette grande question existentielle pour celui qui est sur la route de l’écriture, il me semble que le texte ne doit pas être considéré comme une partie de soi. Dans la pratique, j’aime beaucoup l’idée de Joseph Beuys :

C’est-à-dire qu’on suppose que quelque chose va sortir de toutes ces constellations possibles qui se trouvent à l’intérieur des potentiels créatifs et que ce quelque chose […] va d’une façon ou d’une autre exister.

Traduction : celui qui crée l’oeuvre ne fait que piocher dans le désordre du monde des éléments, qu’il remet ensuite dans l’ordre, pour les livrer au monde. Le créateur de l’oeuvre n’est qu’un ordonnateur ; sans lui, l’oeuvre existe mais elle est en quelque sorte « invisible ». Donc, elle n’est pas (totalement) à celui qui la produit. De ce fait, si vous écrivez un texte, il ne vous appartient pas ; sa mise en forme vous appartient peut-être d’une manière, mais ce qui se trouve à l’intérieur, son essence, appartient au monde, à la réalité.

Dès lors, pourquoi avoir honte ? Depuis que cette idée a fait son chemin dans mon esprit, je me suis mis à écrire pour écrire ; non par besoin, parce que je n’en suis plus à parler de besoin vital que l’écriture comblerait. C’est plutôt créer qui m’intéresse. Créer sans arrêt. Parce que si l’on poursuit cette idée de Beuys, on comprend aussi qu’il n’y a pas d’erreur en art. Quelqu’un fait, on accepte. On peut comprendre ou ne pas comprendre. Mais on ne peut pas dire que cela est faux ; en art, le faux n’existe pas. Ce sont les faux artistes qui parlent de fausseté. La maturité artistique se repère justement à cette compréhension de l’acte artistique, à ce dépassement du jugement de valeur qui ne fait avancer personne (ni le créateur, ni le spectateur). Alors, soyez curieux : ouvrez vos textes aux autres, et écoutez ce qu’ils peuvent en dire ; parce que vous aurez toujours raison de faire et d’essayer.

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